En quête de lumière
Des centaines de manifestations partout dans la région. Le festival Normandie Impressionnisme déborde du cadre de la peinture, et s’affirme déjà comme l’un des grands moments de l’histoire Normande.
C’est presque modestement, dans les gravats d’un Hangar 2 en cours de réhabilitation, que Laurent Fabius a donné le coup d’envoi de Normandie Impressionnisme, en novem- bre 2008. Il s’agissait de présenter trois projets majeurs de ce qui s’appelait encore l’Agglo, le Palais des Sports, la Cité des Enfants et de la Science, et donc, ce nouvel événement avec comme toile de fond la Seine. « Le festival saura restituer la beauté du fleuve révélée et sublimée par les Impressionnistes », déclamait le dossier de presse de l’époque qui prévenait, prudent, « l’événement sera reconduit s’il rencontre le succès escompté », et espérait « proposer d’autres manifestations réparties sur l’ensemble de la Normandie et sous différentes formes artistiques ». Ce document ne prenait qu’une page. Aujourd’hui, le dossier remis aux journalistes en fait près de 200. On est passé des petites touches impressionnistes à une immense fresque dont on attend avec impatience le résultat. La Normandie sait faire venir du monde. Elle l’a prouvé avec l’Armada. Le challenge est cette fois différent, à la fois dans le temps (tout un été) et dans le lieu (éclaté sur les deux régions, même si Rouen reste le point central) et dans l’action (la peinture, bien sûr, mais pas seulement). C’est un public nouveau qui est attendu, qui ne comptera sans doute pas en millions comme pour les voiliers, mais il ne s’agit pas de jouer à savoir qui est le plus grand, plutôt de continuer à valoriser l’attractivité régionale.
Découverte inédite
« L’impressionnisme est connu partout dans le monde. Il est né et s’est développé dans notre région. C’est un très bon vecteur d’image, une façon de faire connaître la Normandie, de développer son offre culturelle et touristique, tant pour les visiteurs que pour les habitants, qui n’ont peut-être pas toujours conscience de la richesse de leur patrimoine. Il s’agit d’aller vers tous les publics, de rendre accessible cette découverte inédite de l’impressionnisme », expliquait Laurent Fabius voilà un an, résumant parfaitement le projet. Si l’ampleur prise est considérable, les fondamentaux sont identiques, même si entre temps le label d’intérêt national est venu couronner les efforts des organisateurs, si le budget atteint les six millions d’euros, si Pierre Bergé a pris la présidence de l’association, Jérôme Clément celle du conseil scientifique et Jacques-Sylvain Klein son commissariat général, et que plus de 300 événements qui sont inscrits au programme. Appel à projets, conférences de presse non stop, voyages de promotion au Japon ou aux Etats-Unis, l’événement est devenu fédérateur, rassemblant une soixantaine de partenaires, des grandes entreprises aux petits villages. . « Nous souhaitons retrouver l'esprit qui présidait aux rencontres des artistes au XIXe siècle, explique Jacques Sylvain Klein. Peintres, poètes, musiciens travaillaient côte à côte dans un perpétuel échange d'idées. »
Tête de proue du festival, l’exposition « une ville pour l’impressionnisme, Monet, Pissaro et Gauguin à Rouen », proposée au Musée des Beaux-Arts de Rouen, présente un ensemble exceptionnel d’œu- vres en provenance de collections publiques et privées du monde entier, dont plusieurs pièces maîtresses, encore jamais exposées en France.
Le festival s’annonce comme « une armada culturelle », selon l’expression de son initiateur Laurent Fabius. Pour le président de la communauté d’agglomération de Rouen Elbeuf, Austreberthe (Crea), vice-président de l'association Normandie Impressionniste, « le développement culturel est un outil du développement économique ». Laurent Fabius entend aussi « donner de la Normandie une idée la plus positive possible ». « La Normandie est impressionniste et l’impressionisme est fils de Normandie, poursuit-il. C’est ici que tout est né ». Et de rappeler que Turner a écumé la Normandie pour en rapporter moultes aquarelles Outre-manche, que Boudin est né à Honfleur, Millet dans le Nord Cotentin et Géricault à Rouen, que Courbet est tombé amoureux d’une Dieppoise, que Gauguin a failli s’installer à Rouen, que Monet a passé sa jeunesse au Havre et peint meules et cathédrale normandes… La révolution picturale de ces artistes qui ont libéré la couleur des formes et révolutionné la représentation du réel a été favorisée en Normandie par le développement des chemins de fer, la proximité géographique avec Paris, la mode des bains de mer, la découverte de la gouache permettant la peinture en plein air…
Plusieurs hauts lieux culturels du territoire normand illustrent, de manière complémentaire, la diversité du thème de l’Impressionnisme à travers ses origines, ses lieux emblématiques ou ses pratiques : « L’impressionnisme au fil de la Seine », au musée de Giverny, « La Seine au fil des peintres : de Boudin à Vallotton » au musée de Vernon, « L’estampe impressionniste, trésors de la Bnf » au musée des Beaux-Arts de Caen, « Honfleur, entre tradition et modernité au musée Boudin de Honfleur », « Millet à l’aube de l’impressionnisme » au musée de Cherbourg, « Claude, Camille, Jacques-Emile, Eva et les autres » au Château-Musée de Dieppe, « Degas inédit » et « Signac » au Musée Malraux du Havre, « Sur le pas de Corot et de Millet » au musée de Saint-Lô, « Riesner » au musée de Lisieux… La collection « Peindre en Normandie » présente également une sélection prestigieuse de sa collection à Caen, Honfleur et Grand-Quevilly.
Spectacle vivant
Preuve de la richesse du mouvement impressionniste, sa célébration couvre une large palette d’expressions créatives, jusqu’aux plus actuelles : musique (concerts autour de Debussy, Ravel, Satie…), photographie (Maxence Riflet au Point du Jour à Cherbourg et au Pôle Image à Rouen, Olivier Mériel à Giverny), art contemporain (installations environnementales dans le cadre de Rouen Impressionnée, hommage au « Déjeuner sur l’herbe » au Frac Haute-Normandie, festival de la Côté d’Albâtre), art vidéo à l’Hôtel du Département de Seine-Maritime et à l’Abbaye-aux-Dames de Caen, « Nuits Impressionnistes » sur la façade du musée des Beaux-Arts de Rouen, cinéma ou encore spectacle vivant.
Clins d’œil au goût des peintres impressionnistes pour les paysages normands, projections sur des monuments, croisières et traversées sur la Seine, déjeuners sur l’herbe, guinguettes, itinéraires impressionnistes et bien d’autres activités en plein air viennent compléter l’offre du festival, tout en lui conférant une dimension touristique, populaire, festive. Exceptionnellement dense et diversifiée, la programmation révèle une étonnante vitalité et un pouvoir de création, d’innovation, des plus réjouissants.
L’impressionnisme est chez lui en Normandie. C’est normal, c’est là qu’il est né. « Chacun le sait : l’impressionnisme tire son nom d’un tableau de Monet, « Impression, soleil levant », peint au Havre en 1872 » explique Jacques-Sylvain Klein. « Cette toile reflète à merveille une manière de peindre qui cherche à saisir l’instant éphémère, qui privilégie la couleur par rapport à la forme et qui laisse l’œil du spectateur recomposer ce que la touche fragmentée du peintre avait dissocié. En choisissant ce tableau pour cible de ses railleries et en qualifiant d’Impressionnistes les adeptes de cette manière de peindre, le critique satirique Louis Leroy n’imaginait pas à quel point il était perspicace : ce faisant, à la fois il révélait la naissance d’un courant pictural en quête de lumière, de plein air et d’impressions fugitives et il témoignait de l’origine normande de ce mouvement ». Le commissaire général du festival qualifie aussi l’Impressionnisme de « révolution picturale, l’une des plus importante de l’histoire de l’art ».
Afin d’amplifier la dynamique participative du festival, de faire vivre l’Impressionnisme dans notre temps et de valoriser les talents du territoire, l’association Normandie Impressionniste a lancé un appel aux projets. Le succès a dépassé les attentes, et ce sont plus de 150 projets qui ont été retenus par le Conseil scientifique. Collectivités locales, associations, artistes, artisans, compositeurs, universitaires, éditeurs, commerçants, entreprises, galeries… ont répondu à l’appel avec passion et ingéniosité, en attendant le grand rendez-vous de clôture le 19 septembre à l’occasion des journées du patrimoine. Les élèves des académies de Rouen et de Caen sont également directement impliqués dans le festival, de la maternelle à l’université. Le restaurateur Gilles Tournadre propose une « Sole Normande Impressionniste ». Des scientifiques viennent disserter à l’INSA sur le thème « Science et impressionnismes », expliquant que si le chimiste a permis aux peintres impressionnistes de jouer avec les couleurs, l’informaticien permet aux artistes contemporains de créer en utilisant les mêmes illusions. Le « Routard » sort un Guide « La Normandie des Impressionnistes » proposant des itinéraires parmi les plus belles villes et villages normands, complété par le programme du festival. La CCIR accroche dans ses locaux une cinquantaine de toiles illustrant l’économie régionale. L’Impressionniste se fait multiforme, pendant les prochains mois. Et la Normandie se fait, elle, encore plus séduisante.